Traduit
par Isabelle Gugnon
©Passage du Nord/Ouest Editions
Le
long rire de toutes ces années
Nous
ne nagions pas forcément dans le bonheur, mais si jamais quelqu’un
nous avait demandé -lors d’une de nos réunions du
samedi- si nous menions une vie heureuse, elle aurait répondu
« bien sûr que oui ». Elle m’aurait peut-être
adressé un regard avant d’acquiescer ou aurait lâché
un « oui » plus spontané, tournant vers moi sa longue
chevelure blonde, comme pour m’inciter à confirmer que
tout allait pour le mieux, que je le pensais moi aussi. Mais c’était
vrai. Beaucoup de temps a passé et pourtant, si l’on m’interrogeait
sur notre bonheur, je répondrais que oui, tout allait bien, et
je crois qu’elle aussi dirait que nous avons eu une vie très
heureuse, que c’était le bonheur dans ces années-là,
en mille neuf cent soixante-quinze, soixante-seize, après le
dernier été.
Elle sortait l’après-midi, vers deux ou
trois heures. Toujours le mardi, le mercredi et le jeudi, après
midi. Elle se maquillait, me saluait d’un baiser, partait se faire
des mecs et ne rentrait pas avant neuf heures du soir.
En
fin de mois, quand nous avions de l’argent, elle ne se faisait
pas de mecs. Alors, même les après-midis du mardi au jeudi,
nous restions chez nous pour discuter, prendre le thé ; parfois
elle s’enfermait dans la chambre et regardait la télévision
pendant que je travaillais, parfois j’allais me reposer dans le
hamac paraguayen que nous avions suspendu sur le balcon.
Quand
l’argent manquait, la première semaine du mois elle se
faisait deux mecs tous les après-midis : elle partait tôt
dans le centre, puis regagnait notre quartier pour s’en taper
un autre du côté de la rue Callao. Moi je l’attendais,
sachant que ce soir-là elle rentrerait plus tard. Mais nous avions
toujours de l’argent. Il y eut quelques folies : le voyage à
Miami, les meubles laqués garnis de suédine jaune et cette
manie de changer constamment de voiture, nos plus grosses dépenses
à l’époque ; comme nous n’étions presque
jamais à cours d’argent, elle se faisait des mecs du mardi
au jeudi les deux premières semaines du mois, rentrait très
tôt à la maison, m’embrassait, se changeait et s’enfermait
pour cuisiner.
Il
m’arrive de songer qu’en ce temps-là, les jours se
suivaient et se ressemblaient, que notre impression de bonheur dérivait
de cette constance et de cette similitude.
Elle
sortait tôt. Descendait du taxi au coin de l’avenue Veinticinco
de Mayo et de la rue Corrientes et marchait vers l’avenue Sarmiento,
s’attardant parfois devant une vitrine d’antiquités,
de monnaies anciennes, de timbres. Il était environ trois heures.
Il y avait là des hommes debout devant les tableaux des maisons
de change, qui notaient dans leurs carnets les cotes et la valeur du
jour des actions et des dollars. L’un d’eux la regardait.
Elle
entrait dans le bar à l’angle de la Bourse. Elle se faisait
servir un thé au comptoir et, généralement, quelqu’un
la voyait, la reconnaissait, lui donnait rendez-vous. Les habitués
la retrouvaient là, au bar de la Bourse.
Les
hommes avaient du mal à l’oublier.
Quand
elle n’obtenait pas de rendez-vous, elle payait sa consommation,
laissait un pourboire, repartait par l’avenue Sarmiento, achetait
dans un kiosque des magazines français et brésiliens qu’elle
feuilletait en buvant un café au salon de thé Richmond
de la rue Florida.
Là,
il se trouvait toujours quelqu’un pour l’aborder. Sinon,
un peu avant quatre heures, elle marchait de la rue Florida jusqu’à
la place San Martín, regardait les vitrines ou traînait
près du Centre Naval, dans les petits bars du quartier bourrés
d’officiers de passage qui avaient laissé leur famille
dans les bases du sud et qui la connaissaient.
Quand
elle ne rencontrait pas d’officier, elle poursuivait jusqu’au
boulevard Charcas et passait par la vieille galerie où elle ne
ratait jamais son coup, car en la voyant seule, les serveurs du snack
lui présentaient des touristes venus là en quête
d’une femme.
Une
femme. Avaient-ils seulement une idée de ce qu’est une
femme ? Moi oui, je sais. Je sais qu’elle en était une.
J’ignore si tous les hommes qui la retrouvaient à la Bourse,
au Richmond, au Centre Naval ou dans n’importe quel autre endroit
de sa tournée entre la Bourse de Commerce et la galerie le savaient,
mais je pense que certains en avaient conscience et qu’ils furent
ses amis, presque les miens aussi -je les ai connus-, et j’ai
la certitude qu’après l’avoir rencontrée,
certains d’entre eux ont appris ce qu’est une femme.
Parfois,
des hommes en civil l’approchaient en feignant de vouloir prendre
rendez-vous, mais elle les démasquait -elle avait pour cela un
flair particulier-, et leur disait d’aller en draguer une autre.
Les
agents des opérations spéciales, ceux de la Divsion Moralité,
la laissaient faire. En revanche, les nouveaux officiers de police,
frais émoulus de l’école, prenaient la mouche et
l’emmenaient au poste. Elle devait alors parler à leurs
supérieurs, leur montrait ses photos publicitaires, ses papiers
d’identité, les clés de l’appartement, celles
de la voiture, après quoi il la laissaient partir.
Que
pouvaient-ils faire d’autre ? Un soir, elle était rentrée
à la maison avec un sous-commissaire.
Je
l’attendais à mon bureau, en travaillant. Quand j’entendis
la clé tourner dans la serrure, je regardai en direction de la
porte pour voir sa petite figure souriante et je le vis, lui.
Il
avait l’allure d’un professeur de tennis ou d’un gigolo.
Il remarqua l’expression de mon visage quand elle m’annonça
qu’il était sous-commissaire, et s’en étonna
tout autant que moi. Il me connaissait déjà car il avait
vu un spot qui se passait au Moyen-Age -une publicité pour une
marque de whisky. Ayant tout d’abord cru qu’elle vivait
seule, il scrutait mon judogi, les papiers en désordre sur mon
bureau, puis la regardait d’un air interrogateur.
Il
trouva du papier à rouler parmi mes livres. C’était
du papier américain aux couleurs du drapeau des Etats-Unis. Il
demanda si nous fumions. Elle lui dit que nous le proposions aux invités.
Visiblement satisfait de sa réponse, il continua d’inspecter
les livres. Il était un peu coincé cette première
fois, tout comme moi, qui ne m’attendais vraiment pas à
ce qu’elle ramène un policier chez nous.
Mais
par la suite nous sommes devenus amis. Il prit l’habitude de venir
nous voir, nous téléphonait du parking pour nous avertir
qu’il passait prendre un verre ou bavarder. Il laissait ses armes
dans la voiture. Les policiers sont obligés de porter en permanence
leur pistolet dans l’étui de leur ceinture ou dans les
petites sacoches qu’ils ont à présent, mais lui
laissait tout au parking par respect pour nous.
Parfois
il demandait après elle : « Et Franca ? ». Il simulait
un ton menaçant : « Ne me dis pas qu’elle n’est
pas là ou je fais une syncope… »
Alors
je lui expliquais qu’elle était probablement en train de
se taper des mecs et je lui proposais un whisky.
Pour
ne pas déranger, il enlevait ses chaussures, s’allongeait
dans le fauteuil du salon et restait là à regarder le
plafond, jusqu’à ce qu’elle arrive. Il venait rien
que pour la voir, peu soucieux qu’on l’attende à
son bureau, une brigade spéciale de surveillance qui opérait
non loin de chez nous sous la présidence d’Isabel.
Il
avait l’allure d’un professeur de tennis ou d’un skipper
de yacht de luxe. Toujours habillé sport, bronzé ; il
avait quarante-deux ans mais il en paraissait trente ou trente-cinq.
Il s’appelait Solanas.
Nous
étions assez liés. Ce n’est pas simple d’avouer
qu’on a été l’ami d’un policier, mais
tu n’as pas été le seul. J’ai aussi de l’affection
pour l’inspecteur Fernández, de la police fédérale,
qu’on qualifie de meilleure du monde bien que lui ait été
affecté dans le commissariat pourri d’un quartier où
il ne se passe jamais rien. Elle avait connu Solanas en se faisant des
mecs.
La
première fois, elle lui avait fait payer la somme qu’elle
exigeait alors de tous ses clients, dans les vingt ou vingt-cinq mille
pesos : environ cent dollars, cinq cents millions de pesos actuels.
Comment calculer quand la valeur de l’argent change plus vite
que les habitudes des gens ? Du jour où elle était devenue
l’amie de Solanas et où elle avait fini par l’amener
chez nous, elle ne l’avait plus jamais fait payer.
Je
ne crois pas non plus qu’elle ait recouché avec lui : elle
différenciait ses amis de ses mecs et, parmi les mecs, les clients
réguliers des occasionnels, qu’elle n’acceptait que
lorsqu’elle s’apercevait que l’après-midi s’était
écoulé sans qu’elle se soit fait un seul habitué.
Inviter un mec chez nous signifiait qu’elle était devenue
son amie. Ils sortaient de l’hôtel ou du petit appartement
de l’homme en question et, enthousiastes, poursuivaient leur conversation
dans un bar. Puis, quand c’était l’heure de rentrer,
elle voulait rentrer -elle en avait besoin-, elle se faisait raccompagner
jusque devant notre porte et, si la discussion et l’enthousiasme
perduraient, elle l’invitait à monter.
Lors
d’une amitié naissante, rien ne pouvait l’arrêter.
Elle invitait donc le nouvel ami, me le présentait, puis l’homme
continuait à bavarder avec moi pendant qu’elle se changeait
ou s’enfermait dans la cuisine pour nous préparer quelque
chose à manger.
Les
mecs qui devenaient ses amis dînaient à la maison ; nous
dressions un petit lit dans le salon pour ceux qui ne voulaient pas
partir et ils passaient la nuit là, sans se soucier de ce que
nous faisions dans notre chambre.
Avant
de franchir la porte, aucun client ne connaissait mon existence. Moi,
en revanche, j’entendais parler d’eux car Franca me détaillait
tout ses faits et gestes avec les mecs. Ça a duré un temps.
Je voulais vérifier, en savoir davantage. J’étais
avide de comprendre à quoi elle occupait ses après-midis
et, le soir, j’essayais même d’imiter tout ce qu’elle
avait fait avec les mecs dans la journée.
Sans
y avoir jamais mis les pieds, j’ai ainsi connu tous les hôtels
qu’elle aimait, m’imaginant sans peine les petits appartements
des célibataires, la décoration de ceux que louaient les
hommes mariés pour échapper un peu à leur femme.
J’avais de tous ces lieux une idée aussi nette que Franca,
qui s’y allongeait deux ou trois fois par mois.
Cela
semble incroyable, pourtant les gens se ressemblent jusque dans leurs
comportements les plus intimes et reproduisent les gestes qu’ils
ont vu faire auparavant par leurs voisins, les membres de leur club
ou les acteurs des publicités à la télévision.
Par
la suite j’ai cessé de vérifier. Quand elle avait
fait quelque chose hors du commun, ce qui arrivait très rarement,
elle me le disait.
Je n’ai jamais ressenti la moindre jalousie. J’ai eu en
revanche des accès de rage, lorsque je croyais qu’elle
me mentait ou que je la soupçonnais d’avoir ajouté
un détail pour tester ma jalousie.
Avec
le temps, j’ai compris que, tout comme moi, elle ne me mentait
pas, et que si on nous avait demandé si nous nagions dans le
bonheur, elle et moi aurions répondu que oui, tout allait pour
le mieux malgré nos petites scènes, malgré la jalousie.
Parce
qu’elle, elle était jalouse.
-
Qu’as-tu fait aujourd’hui? me demandait-elle en rentrant.
-
Euh… rien… répondais-je en lui montrant mon kimono
impeccable, la ceinture fraîchement repassée, le bureau
couvert de fiches et de notes, le maté froid à côté
du cendrier rempli de mégots fumés jusqu’au filtre.
Rien, répétais-je, dissimulant un sourire naissant à
l’idée qu’elle s’était promenée
dans le centre en s’imaginant que j’avais pu faire autre
chose que ce qui occupait normalement mes journées.
-
Qu’as-tu fait aujourd’hui ? Qui est venu cet après-midi
? insistait-elle.
-
Mais… personne, Franca, personne, répétais-je. Qui
aurait pu venir ?
-
Tu mens ! explosait-elle. Tu mens ! Je vois dans tes yeux qu’il
y a eu quelqu’un.
-
Non. Il n’y a eu personne, Franca, lui disais-je.
Je
ne souriais plus, ne sachant que trop comment tout cela allait se terminer.
Je scrutais ses yeux verts pour qu’elle comprenne que puisque
j’étais capable de soutenir son regard, je n’avais
rien à lui cacher, que personne n’était venu et
que, ce jour-là, je n’avais rien fait d’autre que
ce qui m’occupait normalement toute la semaine.
Alors
elle se détournait de moi. Ses yeux verts fixaient le mur et
n’en distinguais plus que le blanc, qui commençait à
se voiler de larmes et de traînées huileuses de rimmel.
(Il
y avait une pointe de folie dans sa manière de glisser un œil
de côté, toujours du même côté, comme
si la peinture du mur ou celle des tableaux qui y étaient accrochés
aurait pu apporter une réponse à ses questions : «
Qui est venu ? Où étais-tu ? »)
Je
cherchais alors à la consoler. Je levais un bras, essayais de
lui caresser les cheveux, mais elle se tournait davantage vers le mur
et se concentrait sur un tableau ou, pire, tout simplement sur les plinthes.
-
Tu vois que tu es toujours en train de mentir ! s’écriait-elle.
Tu vois que tu mens ? reprenait-elle, comme si le mur le lui avait confirmé.
(Je ne mentais pas).
-
Non, mon cœur… Je ne te mens pas… lui assurais-je en
riant.
Mais
ses pleurs redoublaient et elle me disait entre deux sanglots qu’elle
allait partir avec tel mec, qui lui avait promis un appartement à
Manhattan, ou tel autre, qui lui avait proposé un voyage dans
des îles des Caraïbes, ou un troisième, qui voulait
qu’elle vienne passer l’été dans sa villa
au Brésil.
Comment
ne pas rire de son éternelle menace: le Brésil, les îles
des Caraïbes, l’appartement studio dans l’île
de Manhattan? Mais je devais contenir mon rire sous peine d’aggraver
la situation.
-
Tu vois ? hurlait-elle. Tu ris ! lâchait-elle, se fournissant
elle-même la réponse. Et d’expliquer : Ça
signifie que tu te fiches que je parte ! Ça signifie que tu ne
m’aimes pas… Que tu ne m’as jamais aimée !
Tu me dégoûtes !
-
Non, mon cœur… lui disais-je. Ne cherche pas la bagarre,
la suppliais-je.
J’avais cessé de rire, mais pas elle de pleurer.
-
Comment ça, « ne cherche pas la bagarre »? s’écriait-elle.
Comment veux-tu que je ne réagisse pas quand tu me mens ?
Elle
me regardait et reprenait :
-
Tu es insensible !
Elle
pestait de plus en plus, élevait davantage la voix.
Alors
je regardais l’heure et je calculais. Je sentais les aiguilles
tourner. Je sentais que nous allions nous passer de dîner.
Elle,
elle scrutait mon bureau ; elle s’avançait vers moi et
je craignais qu’elle s’en prenne à mes livres, qu’elle
mette mes papiers sens dessus dessous ou qu’elle finisse par flanquer
mon cendrier et mon maté par terre, ainsi qu’elle l’avait
souvent fait, bien qu’elle doive ensuite nettoyer la cendre et
les petites paillettes d’herbe sèche, la tache verdâtre
qui maculait le tapis. Tendant les bras sur mon bureau, j’essayais
de le protéger.
-
Arrête ! la suppliais-je.
Mais
elle continuait. Pif : un livre. Paf : le cendrier. Poum : la timbale
de maté déversant son contenu sur le tapis ; tout tombait.
Je me contrôlais, me retenais, tentais de la calmer. Impossible
: elle ne reprenait jamais son calme.
Délaissant
mon bureau, j’allais jusqu’à elle, je lui faisais
une clef de l’avant-bras et l’emmenais pliée en deux
sur le divan. J’enfonçais sa tête dans les gros coussins,
sur le canapé ou à même le tapis, et j’évitais
qu’elle ne se blesse en essayant de se libérer de mon étreinte.
-
Du calme, mon amour… arrête… lui demandais-je alors,
lui parlant à l’oreille.
Mais
ses cris s’entensifiaient : j’allais la tuer, je voulais
la tuer. Moi je songeais aux voisins, je tâchais de la faire taire
en écrasant sa bouche dans les coussins. C’était
pire : elle s’agitait, criait encore plus.
Alors
je la bâillonnais avec ma ceinture que je serrais sous ses cheveux,
sur sa nuque ; avec les extrémités je lui liais les mains
dans le dos. Quand elle était ainsi immobilisée, je pouvais
lui dire doucement que je l’aimais, que personne n’était
venu, que je n’avais pas été de sortie et que je
savais que jamais elle ne me quitterait pour l’homme qui lui promettait
le Brésil ni personne d’autre. Elle cessait de lutter,
j’éteignais la lumière et me déshabillais.
Je
lui parlais tout bas. Je la dénudais et, avant de dégrafer
la ceinture, je lui caressais le cou et les bras pour m’assurer
qu’elle s’était détendue. Je ne la punissais
que lorsqu’elle faisait du bruit ou tentait de crier la bouche
fermée, par le nez, ce qui aurait alerté les voisins.
Quand
elle s’était calmée je desserrais la ceinture, baisais
ses yeux et son visage, caressais tout son corps et la sentais encore
sangloter ou trembler -échos de toutes les larmes qu’elle
avait versées et de tous ses cris- et nos bouches se rejoignaient.
Alors elle riait, reconnaissant dans ma bouche le goût de ses
larmes mêlé à celui du tabac et du rimmel, et nous
nous enlacions comme jamais elle n’avait dû le faire avec
ses mecs, puis nous allions dans la chambre ou sur le hamac, où
nous restions des heures à nous aimer, à nous bercer jusqu’à
ce que la faim, la soif ou mes absurdes envies de fumer nous forcent
à nous séparer.
Ces
soirs-là elle ne cuisinait pas. Après la douche nous descendions
dans un restaurant du quartier et nous avions l’impression de
filer des jours heureux.
Les
gens assis aux autres tables devaient sentir ce bonheur, et nous coulions
ensuite des semaines heureuses, sans la moindre scène.
Si
elle avait des marques, elle me le reprochait.
-
Que vont-ils penser ! s’exclamait-elle en riant, reconnaissant
que tout avait été de sa faute.
Nous
nous amusions à songer que les marques sur son cou, son dos et
ses poignets exciteraient davantage les mecs de la semaine.
Elle
me disait qu’elle racontait à certains, ceux qui lui paraissaient
les plus sensibles, que l’homme qui partageait sa vie se soûlait
et la battait. Que, parfois, on avait dû la conduire à
l’hôpital, évanouie. Qu’elle ne le quittait
pas ni n’osait l’abandonner parce que cet homme était
un assassin et qu’elle était convaincue qu’il finirait
tôt ou tard par la tuer.
Aux
autres elle faisait croire qu’elle s’était blessée
en tombant de cheval.
Elle
avait un cheval au Club Hippique Allemand de Palermo. Elle montait le
lundi et le samedi. Cela lui faisait du bien, tout comme à moi
le judo.
Tout
le monde devrait pratiquer un sport de combat : quand on a un corps
ferme et vigoureux, on se sent mieux dans sa tête, on dort mieux,
on fume moins et la vie commence à ressembler davantage à
ce que doit être le véritable bonheur.
Elle
avait un alezan qui, je ne sais pourquoi, s’appelait Macri. Je
fis sa connaissance un samedi, en l’attendant au bord du lac.
Elle mit pied à terre et marcha jusqu’à moi en le
tenant par une rêne, mais quand je sortis de la voiture pour l’embrasser,
le cheval flaira mes cheveux, renâcla et, nerveux, gratta le sol.
Elle
me dit qu’il ne s’était jamais comporté ainsi.
Tout le monde le trouvait noble et calme, mais quelque chose en moi
devait le mettre mal à l’aise, car les quelques fois où
je me suis trouvé près de lui, il a réagi de la
même manière : renâclant, martelant la pelouse de
ses sabots…
Des
militaires de Palermo lui emboîtaient le pas. Elle n’aimait
pas les militaires, pourtant, le lundi et le samedi, beaucoup d’entre
eux viennent monter leurs chevaux.
Ils
la poursuivaient. Tentaient d’obtenir un rendez-vous.
Elle
les repoussait toujours.
Elle
ne s’est jamais fait de mecs à Palermo ou au centre hippique.
Les chevaux, et plus particulièrement le sien, étaient
sa passion.
Nous avons appris par la suite que l’homme qui
prenait soin de Macri était un sous-officier de l’armée.
Il s’occupait des chevaux pour arrondir sa petite solde.
Je
combattais à l’époque contre un capitaine. À
cause de mon poids -soixante-deux kilos-, je ne trouvais jamais contre
qui lutter à l’académie. Je me mesurais parfois
à des femmes, mais elles manquaient de technique et de force.
Il y avait bien des garçons du même poids que moi, forts
et techniquement avancés, mais dépourvus de la maturité
et de la concentration qu’on acquiert au judo après des
années de pratique.
Je
luttais donc contre des judokas plus lourds que moi. Le capitaine -soixante-dix
kilos- était un petit homme brun. Lorsque Fukuma nous avait présentés,
il avait regardé ma ceinture pendant le salut et avait dû
croire que le maître le priait de me tester, comme pour lui demander
une faveur.
Je
gagnai à la suite les six premiers coups. Je gagnais toujours.
Un
soir que nous nous exercions à faire des immobilisations, j’essayai
sur lui quelques techniques d’hapkido et vit qu’il avait
désespérément envie de sortir. Quand je lui faisais
un étranglement en saisissant le revers de son judogi de grosse
toile, dès qu’il sentait que le sang n’affluait plus
dans son cerveau, il me fixait de ses petits yeux traversés de
vaisseaux éclatés au lieu de me tapoter du doigt pour
que je le laisse sortir. Je voyais son regard haineux, différent
de celui de Franca, pas seulement par contraste avec ses jolis iris
verts, mais parce qu’il était évident que personne
ne pourrait transformer la haine de cet homme en un sentiment plus élaboré.
Bien
des gens ne comprendront jamais le sport.
À
présent on leur permet de se fédérer et d’organiser
des compétitions, des tournois dont les participants, animés
d’idées agressives, ne retirent rien de l’expérience
du triomphe et de l’échec.
Il
faudrait dûment s’assurer de ce que certains entendent par
triomphe ou échec avant de les autoriser à combattre ou
de leur octroyer des grades qui les habilitent à former des disciples.
Sans cela, en quelques années, les principes des arts martiaux
finiront par perdre tout leur sens.
Perdre,
c’est apprendre. C’est ce que m’a enseigné
Fukuma, qui l’avait appris du maître Murita, dan impérial
qui n’a jamais consenti à l’ostentation des couleurs
de grades dans son dojo.
«
Si j’avais autant de force et d’habileté…
» disait-elle en parlant de mes clefs et de mes techniques.
Mais
elle n’avait jamais pu apprendre. Elle avait acheté un
kimono, payé sa licence et le premier mois d’un cours avec
Fukuma, mais s’était désistée au bout de
quatre leçons, reconnaissant qu’elle ne parviendrait jamais
à comprendre les fondements de notre sport.
Franca
était née pour faire du cheval.
Olda
Ferrer estimait que j’aurais gagné une fortune en ouvrant
un gymnase.
-
Combien gagnerais-je ? lui demandai-je.
-
Beaucoup d’argent, répondit-elle tandis que son mari, psychanalyste,
conseillait à Franca de me pousser à former des disciples.
Pour
les psychanalystes, poser une plaque et aménager un local où
les gens payent pour être reçus est un idéal de
lvie humaine, encore plus élevé si l’endroit s’appelle
« institut » et si les gens versent beaucoup d’argent.
-
Mais c’est combien, beaucoup ? demandai-je à la Ferrer,
qui était une économiste assez connue.
-
Dix mille, pour commencer, calcula-t-elle. Et après… vingt
ou trente mille…
Peu
importe le chiffre qu’elle me donna ; je ne sais pas quelle était
la valeur de l’argent à l’époque. Je me rappelle
en revanche que Franca me faisait des clins d’œil car le
mois précédent, elle avait empoché trente-cinq
mille pesos sans monter d’institut ni perdre son temps à
former des disciples incapables d’atteindre le moindre objectif.
Pourtant j’avais failli m’installer. Je l’avais dit
à Fukuma, qui m’avait incité à le faire.
-
Il faut te lancer, m’avait-il répondu.
C’était
drôle de l’entendre, car à cause de son accent, nous
eûmes l’impression qu’il parlait japonais alors que
ces mots devaient lui paraître aussi naturels et argentins que
tous ceux qu’il prononçait -toujours mal- dans un espagnol
hésitant.
En
1975, comme l’université était sous le contrôle
du gouvernement , on renvoyait les professeurs au motif qu’ils
avaient accepté à la faculté de petits groupes
d’étudiants impliqués dans la guérilla.
Je
pensais qu’on me renverrait moi aussi. Au second quadrimestre,
je modifiai mes horaires et commençai à dicter mes cours
théoriques les lundis et samedis, de huit à dix heures
du matin. Du fait de ces changements d’horaires, j’avais
moins d’élèves, et comme les autorités d’intervention
arrivaient toujours en retard et ne me voyaient pas, elles finirent
par m’oublier et je n’eus pas besoin de « me lancer
» dans l’ouverture d’un institut.
Je
raisonnais de la sorte : « Si en donnant quatre heures de cours
par semaine je gagne mille pesos, j’en gagnerais dix mille en
ayant quarante heures. Je n’ai donc pas intérêt à
changer ».
Les
chiffres sont faux : personne ne se souvient combien il gagnait à
l’époque.
Il
est une chose qu’on peut retirer de l’enseignement des arts
martiaux : agir sur les parties de l’ennemi qui offrent le moins
de résistance.
J’ai
écrit « parties ». Une traduction correcte du japonais
aurait préféré l’usage du mot « points
».
Franca
rirait si elle lisait ces notes.
Un
soir, je parlai au capitaine. Je lui racontai ce qui se passait à
l’université et lui touchai mot de mes craintes nous concernant
moi et Franca. Il promit de m’aider.
Peu
après, il vint me trouver pour m’annoncer qu’il avait
fait des recherches, que je n’avais pas d’antécédents
et donc pas de raisons de m’inquiéter.
Mais
en 1977, en milieu d’année, après la disparition
d’un garçon du gymnase à qui on avait également
conseillé de ne pas s’alarmer car sans antécédents,
j’appelai Solanas et, en cachette de Franca, il m’emmena
dans le fameux bureau pour que je montre patte blanche.
«
Montrer patte blanche » signifiait raconter ce qu’on pensait,
ce qu’on savait que pensaient ou disaient les autres, ce qu’on
pensait que faisaient, pensaient ou savaient les autres. L’homme
présent dans le bureau, un très grand type aux cheveux
blancs qui devait être le chef, me parla et m’interrogea
durant près de trois heures, puis m’annonça que
si un jour on m’arrêtait, je devrais tenter de convaincre
les autorités que j’avais montré patte blanche,
et demander à ce qu’on révise mes fiches dans le
bataillon trois cents et quelques. Solanas m’expliqua ensuite
qu’avoir montré patte blanche ne garantissait rien, qu’on
ne pouvait se fier à personne et que toutes ces formalités,
« dans le meilleur des cas », me seraient peut-être
utiles.
Je
crois que tout le monde a vu ce qui s’est passé dans ces
années-là. Beaucoup affirment n’en prendre connaissance
qu’aujourd’hui. D’autres, plus décents, disent
qu’ils l’ont toujours su, mais ne l’ont compris que
récemment. Peu admettent qu’ils l’ont toujours su,
toujours compris, et que si à présent ils pensent ou disent
penser autre chose, c’est que parler ou penser différemment
est devenu une habitude, comme il était coutumier par le passé
de feindre de ne pas savoir ou de faire croire qu’on savait, mais
qu’on ne comprenait pas.
On
l’apprend dans la vie ou au dojo : tout demeure comme avant. L’important
pour les gens, c’est de vivre en regardant dans la direction signalée
par les autres, à croire que rien n’est survenu naguère
ni ne surviendra plus tard. Si, au moment des faits, il fallait songer
à autre chose, et que maintenant il faut songer à ce qui
se passait à l’époque, cela signifie qu’à
l’avenir il ne faudra ni regarder ni songer à ce qui se
passe en ce moment.
1983. Une autre année commence, amenant de nouvelles
promotions d’élèves. Chaque quadrimestre, les étudiants
me semblent plus jeunes, plus enfantins. C’est que, dans ma mémoire,
les élèves d’autrefois ont continué de grandir
et de vieillir, bien que je ne les aie jamais revus.
Dans
ma mémoire, les garçons et les filles qui sont morts il
y a cinq ou dix ans, peu après avoir réussi le dernier
examen, prennent de l’âge et ont des cheveux blancs.
La
mémoire que j’ai de moi est restée intacte. Je me
revois encore lorsque j’ai commencé à enseigner,
il y a déjà douze ans.
J’avais
vingt-sept ans.
Franca
non plus n’a pas vieilli. Elle a trente-neuf ans, mon âge.
Elle se fait encore des mecs, mais elle est persuadée que son
mari ne le sait pas.
Elle
vit avec lui et les enfants qu’elle a eus de lui. Avec sa belle-mère
aussi, qui s’occupe d’eux.
Je
la vois très rarement. Je me demande comment nous avons pu laisser
ainsi filer notre bonheur.
Elle
se récrie, dit qu’elle est heureuse, qu’elle n’est
plus jalouse, qu’à présent c’est lui -le mari-,
qui est jaloux. Il sait qu’elle se faisait des mecs, mais il ignore
ou feint d’ignorer qu’elle continue de s’en faire.
Elle dit qu’il ne saura jamais rien pour nous, car s’il
l’apprenait il la flanquerait dehors, lui retirerait la garde
des enfants ou commettrait n’importe quelle autre folie. Elle
l’en croit capable.
Elle
raconte que, sauf dans certaines circonstances où elle a dû
satisfaire les caprices de clients, elle n’a plus jamais recouché
avec une femme, que j’ai été la seule dans sa vie
à lui inspirer des sentiments forts et sincères.
Je
la crois.
Croire
ou ne pas croire ne me rend pas plus ou moins heureuse. Claudia, qui
a relu ce texte jusqu’ici, veut savoir si nous étions heureuses.
Je lui réponds que oui.
-
Comme avec toi. Exactement comme avec toi, Claudia, lui dis-je.
J’ai
l’impression qu’elle va à nouveau fondre en larmes.
Va-t-elle
pleurer ? Elle pleure, parfois.
-
Non, Claudia. Pas de crise de jalousie, s’il te plaît, la
prié-je car je sens qu’elle commence à sangloter.
Alors
elle m’assure qu’elle n’est jalouse ni de moi ni de
l’autre, mais du temps où nous étions très
heureuses et où elle n’était pas avec moi.
-
Mais maintenant, Claudia, ne sommes-nous pas heureuses ? lui demandé-je.
Du
recoin d’où elle se tient dans le salon, elle me regarde
sans un mot.
Elle
vient tout juste de rentrer après s’être fait des
mecs et s’est mise à ranger les disques.
-
Si… nous sommes heureuses, répond-elle au bout d’un
moment. Mais je voudrais que tu effaces tout ça de ton crâne
pourri…
Je
soupire. (Le petit cheval de Franca Charreau devait éprouver
quelque chose d’analogue). Elle ne m’a pas entendue mais
elle s’approche. Je devine ce qui va se passer.
J’ai vu juste.
Elle
s’appuie contre mon bureau. Elle cherche à lire ce que
j’écris.
Elle
retourne mes papiers et commence, comme d’habitude, à parler
de Franca.
-
Cette pute ! … Elle allait avec des femmes… Elle couchait
avec toutes les putes paumées de Buenos Aires !
Quand
elle est dans cet état, Claudia s’exprime toujours ainsi.
Elle
me dit ensuite que je suis une idiote, une imbécile, et répète
que Franca était une pute.
- Comme toi, mon amour, rétorqué-je.
Je
suis calme. Devrais-je pour une fois perdre mon sang-froid et sortir
de mes gonds pour qu’elle arrête ?
-
Tu doutes de moi ! s’écrie-t-elle en pleurant. Tu ne crois
pas en moi !
-
C’est faux, ma chérie, je n’ai jamais douté
de toi.
-
C’est ça… grogne-t-elle. C’est parce que tu
es sûre de toi, parce que tu sors avec d’autres filles…
Parce que tu vois encore cette pute de Franca… C’est pour
ça…
Elle
pleure et élève la voix. Faut-il interpréter? J’interprète
:
-
Non, ma chérie. C’est probablement toi qui veux sortir
avec d’autres filles… Pas moi… Moi, je suis très
bien derrière mon bureau… Tu te comportes mal… D’après
moi tu fais cela pour te sentir mal, pour ne pas être mieux avec
moi…
-
Et elle… Elle arrivait à être bien avec toi ? demande-t-elle
en abattant son poing sur le bureau.
-
Oui, Claudia, dis-je, craignant qu’elle ne recasse quelque chose.
Comme toi. Certains jours, comme toi aujourd’hui, elle n’y
parvenait pas…
Elle
ne sait pas contrôler ses réactions. Moi non plus je ne
maîtrise pas mon absence de réactions. Si je réagissais
comme elle le souhaite, tout serait différent. Plus violent,
plus confus, plus dangereux, mais ce serait peut-être mieux. Je
vais éteindre la lumière.
Je
vois sa silhouette bouger dans la semi-pénombre du salon et je
devine ses desseins.
Je
la menace :
-
Si tu continues, Claudia, tu sais ce qui va se passer…
Mais
elle continue :
-
Tu n’es qu’une merde… Tu n’es qu’une merde
! Une gouine soûlarde et pourrie, comme ce que tu écris
!
Elle
hurle. Elle hurle de plus en plus fort.
-
Tu es une pute, comme Franca …
Tous
les voisins doivent l’entendre.
Je
déteste leurs regards indifférents dans l’ascenseur
ou sur le palier. Attentifs et polis, ils font comme s’ils ne
nous avaient jamais entendues. Ils sont ainsi : ils vivent en feignant,
en occultant ce qui se passe derrière eux. Comme au cinéma
? Comme dans un cinéma. Comme dans la vie.
Qu’elle
arrête. Pour les voisins, surtout. Je lui dis que je ne veux plus
être humilié par les voisins.
Elle
continue :
-
Pourrie… Gouine… Comme ce que tu écris !… C’était
une pute !…
Elle
hurle, continue de hurler jusqu’à ce que je me lève
de ma chaise, la surprenne par derrière et plaque mon avant-bras
sur sa bouche en immobilisant son poignet avec le bout de ma ceinture.
Désormais les voisins ne peuvent plus l’entendre.
Elle
crie par le nez. J’entends chacune de ses syllabes : « soûlarde
», « gouine », « pourrie », « ivrogne
».
Combien
de fois ne l’ai-je pas entendue ! Je la renverse sur les coussins.
Elle se cambre.
Elle se cogne le front et les oreilles contre le tapis et les pieds
du canapé. La soutenir n’est pas chose facile.
Elle
aura des marques.
Quand
j’ai fini de lui lier les mains, je me déshabille, la maintenant
immobile en posant un pied sur son ventre. Elle crie par le nez, secoue
la tête. Tout résonne.
Une
fois nue, je commence à la dévêtir. Ce n’est
pas simple. Claudia est forte -elle pèse cinquante-huit kilos-,
elle bouge et résiste. Je commence à la caresser. J’embrasse
ses larmes. J’embrasse ses yeux, j’embrasse sa chevelure
humide et je sens le goût de son sang : ses cicatrices à
la tempe se sont rouvertes.
Je
l’étreins.
Je
la sens se calmer peu à peu.
Alors
je passe mes mains dans son dos et je dégrafe la ceinture. Sa
main dégagée se plante dans mon ventre, sous mon dos.
Elle me griffe, mais reprend son calme.
Ensuite
elle se détend et nous nous embrassons. Les saveurs de nos bouches
se mêlent : larmes, sang, traînées de rimmel et de
rouge à lèvres. Nous nous serrons davantage l’une
contre l’autre et allons, enlacées, jusqu’au hamac
ou dans la chambre, pour nous bercer ou nous caresser. Elle rit. Nous
rions toutes les deux et, plus tard, après la douche, quand nous
sortons manger, elle éclate à nouveau de rire en se rappelant
la scène de ce soir. Je ris en même temps qu’elle
et les gens nous voient rire. Pensent-ils tous que nous sommes très
heureuses ? Peut-être.
Mais ici personne ne nous connaît. Ceux qui avaient coutume de
dîner dans ces restaurants ne fréquentent plus notre quartier.
-
Tout change, lui dis-je, et je voudrais qu’elle comprenne que
je n’ai pas lâché cette phrase au hasard, que ces
deux mots contiennent tout un enseignement qu’il lui faudra un
jour assimiler.
-
Je suis heureuse… souffle-t-elle comme si elle avait compris,
et elle m’avoue que si elle rencontrait un homme capable de lui
donner le quart du bonheur que je lui ai donné, elle partirait
avec lui, parce que je suis une poivrote pourrie qui ne sait que détruire.
Elle répète que je suis une poivrote, qu’un jour
elle m’oubliera, ainsi que l’a probablement fait Franca.
Moi,
je ris. (Les clients du restaurant m’ont décidément
vue beaucoup rire !) Je ris parce qu’elle simule une scène
pour me tester -me provoquer-, mais lorsqu’elle me demande pourquoi
je ris, je mens et lui réponds que je ris d’elle, car si
je lui disais que je ris d’un pays, d’une ville, d’un
restaurant où toutes les tables sont pareilles, où les
gens mangent le même menu que le nôtre et où tout
semble naturel, ou réel, elle ne me croirait pas, elle aurait
l’impression que je la trompe et irait peut-être jusqu’à
me faire subir un nouvel accès de violence.
1983